C’est l’économie à la demande, stupide!

Parapha-la-demanderasant la célèbre phrase de Bill Clinton, nous vivons aujourd’hui un phénomène qui bouleverse notre modèle : la généralisation d’une économie à la demande, dictée par les exigences du consommateur et rendue possible par la digitalisation.
La plateformisation de l’économie en est l’illustration la plus frappante : un taxi contacté via Uber en moins de 5 minutes, un dîner livré  à la dernière minute par Deliveroo, un livre commandé sur Amazon reçu sous 24h… Mais le phénomène va bien au-delà de cette « ubérisation » et tous les secteurs sont touchés : Zara ou H&M ne produisent plus que des petites séries de vêtements qui, une fois vendues, ne seront pas ré-achalandées ; les constructeurs automobiles vendent leurs voitures avant de les avoir produites. Le succès de l’économie du partage témoigne également de cette tendance : Velib et Autolib sont plébiscités car ils mettent à disposition un produit pour répondre à un besoin immédiat. Demain les librairies seront remplacées par des cafés équipés d’imprimantes qui éditeront à la demande le livre que vous recherchez, en ayant la possibilité de personnaliser la couverture ou d’ajouter une dédicace : plus de stocks à gérer, plus de retour des invendus pour les libraires ! Et l’impression 3D ne fera qu’amplifier le mouvement quand, faisant écho à l’appel de Mao de créer des milliers de mini-hauts fourneaux, notre territoire se couvrira d’une multitude de fab labs, véritables mini-centres de production à la demande.

Cette économie à la demande nous fait entrer de plain pied dans l’ère de l’artisanat de masse, caractérisée par la production de biens et services à grande échelle mais de façon personnalisée. Une économie qui se définie par un service en temps réel, des circuits de production raccourcis, où l’usage prévaut sur la propriété, un consumérisme effréné où les consommateurs sont les maîtres du jeu. Conséquence, les entreprises se sont adaptées pour répondre aux caprices de leurs clients, et ont adapté leur système de production afin de gagner en souplesse et en réactivité : recours à des formes de travail flexible, externalisation de la production, utilisation de freelances, aboutissant à l’avènement d’une entreprise éclatée et l’essor des chaînes d’approvisionnement mondiale.

La voilà notre nouvelle révolution industrielle, qui signe la mort définitive de la production de masse, caractérisée par une domination de l’offre. Aujourd’hui c’est le consommateur qui décide, qui impose ses choix, à tel point que les producteurs les plus intelligents ont compris qu’il fallait les associer en amont dans le processus de production (d’où l’émergence des consomm’acteurs !). C’est désormais la demande qui dicte l’offre. A l’alliance Fordiste nouée entre les travailleurs et les dirigeants d’entreprise (j’augmente les salaires pour que mes salariés puissent acheter mes produits) s’est substitué un pacte entre actionnaires et consommateurs : je soutiens l’externalisation et la sous-traitance afin pouvoir acheter des biens et services les moins chers possible. Mais le problème est que, comme le dit Pierre-Yves Gomez, « le paradis des consommateurs est devenu l’enfer des travailleurs ». Car pour produire au plus vite et le moins cher possible, les entreprises ont coupé dans leurs effectifs. L’individu se retrouve pris en tenaille schizophrénique entre d’une part sa volonté de consommer toujours plus et le risque majeur de perdre son emploi.
Le développement de cette économie à la demande nous ramène étrangement au passé, à l’époque proto-industrielle où la plupart des actifs étaient des artisans indépendants, travaillaient de chez eux, étaient libres d’organiser leur temps de travail, possédaient leurs outils de production et étaient payés à la tâche. Si cette évolution se confirme, il est temps de repenser notre modèle social basé sur le salariat pour inventer de nouvelles formes de protection sociale correspondant au retour du travail indépendant. Si le futur risque bien de ressembler au passé, ce n’est pas en essayant de colmater notre système actuel que l’on  arrivera à inventer des solutions à la hauteur des défis posés par cette nouvelle révolution industrielle.

Cet article a été publié dans une version légèrement modifié par Les Echos le 20 décembre 2017 et peut être lu ici

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