Emploi : pacte de responsabilité ou pacte d’avenir ?

Dans « Travailler pour soi » (Seuil, 2013), panorama implacable des mutations à l’œuvre sur le marché du travail, Denis Pennel, secrétaire général de la CIETT (Confédération internationale des agences d’emploi privées) propose de sortir de la crise de l’emploi en prenant la pleine mesure des transformations dans les relations de travail. Un livre qui pousse à réfléchir… et à agir.

Le défaut que présentent nombre d’ouvrages de prospective concernant le travail et qui nous projettent une ou deux décennies en avant, c’est que, en dépit de leur intelligence du futur, ils restent en apesanteur, sans connexion avec notre réalité actuelle. Ils fournissent de belles lignes d’horizon, mais aucune ligne d’action.

C’est tout le contraire du livre de Denis Pennel qui propose les deux : lignes d’horizon et lignes d’actions. Sa force consiste à nous faire saisir le futur du monde du travail tel qu’il est à l’œuvre aujourd’hui.

Il propose un panorama saisissant des bouleversements actuels et à venir du monde du travail. Géologue de cette mutation, Denis Pennel nous donne à voir concrètement deux plaques tectoniques qui s’éloignent : l’ancien continent du travail, collectif et statique, et le nouveau continent, individualiste et en mouvement.

Le problème, c’est que nous restons encore arrimés à l’ancien continent en continuant de promouvoir un modèle d’emploi statique et rigide (le CDI comme mètre-étalon) alors que nous sommes dans un environnement en perpétuel recomposition. Nous continuons de raisonner en « collectivistes » du travail face à la vague de l’individualisation (Me, Myself and I, disent les anglo-saxons)…

L’auteur décrit parfaitement les effets de ce qu’il nomme la révolution individualiste. En mettant l’individu au centre de tout, celle-ci impacte l’ensemble des contextes qui conditionnent le travail : le contexte macroéconomique qui passe d’une économie de masse à une économie de niche ; le contexte sociologique qui marque le passage du « collectivisme » à l’individualisme ; l’organisation du travail qui se déplace de la recherche de la taille et de la centralité vers un éclatement des structures ; le mode de management qui voit la relation et le réseau remplacer le diktat de la fonction ; et enfin, le parcours professionnel où l’immobilisme et les emplois à vie se voient remplacés par le nomadisme et les parcours protéiformes et discontinus.

L’auteur invite donc à tirer dès maintenant les conclusions de ce nouvel état des lieux. Il est plus qu’urgent d’adapter notre contrat de travail à cette nouvelle réalité du travail car à fonctionner sur les anciens schémas, en ignorant la nouvelle donne sociale et sociologique, on ne peut qu’employer des outils inefficaces face à la crise. D’un bon diagnostic qui prend en compte les changements profonds dépend le bon traitement du chômage et la relance de l’emploi.

Dans ce sens, l’auteur formule quinze propositions concrètes et précises, pour enfin adapter le travail à cette nouvelle donne. D’abord, par la prise en compte de l’intégrité de l’individu : en singularisant la relation de travail, en sécurisant les parcours professionnels dans leur ensemble (et non les emplois), en pensant la protection sociale tout au long d’une vie professionnelle éclatée, en développant la formation continue tout au long de la vie.

Ensuite, en assumant une plus grande souplesse : en facilitant l’accès à une multitude de contrats de travail, en abrogeant la sacro-sainte dichotomie entre le statut de salarié et celui d’indépendant, en élargissant la pratique de la multi-activité. Et enfin, en développant un dynamique d’ouverture : la despatialisation des lieux de travail, l’exploitation des gisements d’emplois non pourvus et l’encouragement de nouvelles solidarités (contre contrepoint indispensable à la montée de l’individualisation).

Autant de propositions qui semblent émerger d’une réalité en prise avec les pratiques de terrain. Autant de propositions qui répondent à un constat de bon sens : à nouvelle donne, nouvelles réponses.

À l’heure où il est question d’un pacte de responsabilité, l’ouvrage de Denis Pennel formule, pour sa part, un pacte d’avenir. Le travail, contrairement à ce que présupposent certains, est une valeur d’avenir. Pas dans une logique de pénurie, mais comme une ressource dont il faut favoriser l’essor.

L’enjeu n’est pas uniquement économique. Résoudre la problématique de l’emploi, c’est aussi ce qui nous permettra de restaurer notre contrat social. Mais encore faut-il apporter des réponses à ce problème crucial sous forme de paradoxe : comment recréer du lien social dans une société par essence vouée à l’individualisation ? Le livre de Denis Pennel s’y emploie avec brio.

See on lecercle.lesechos.fr

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